Ne pas oublier pourquoi le contrat Euro est devenu le contrat « roi » de l’assurance vie

Un contrat euro aux nombreuses vertus…

Selon Allianz et Generali, la grande époque du contrat euro est terminée parce que l’intrusion des taux d’intérêt dans des zones négatives condamne les trois ingrédients qui ont fait le succès de cette forme d’épargne : rendement, disponibilité, sécurité.

Le constat est peut être vrai, mais on peut rester prudent quant aux solutions proposées et leurs conséquences possibles.

Pour répondre à cette fin annoncée d’un ancien monde (annoncer la fin du monde est très à la mode aujourd’hui), Generali et Allianz proposent des solutions radicales, fondées sur l’arrêt ou la limitation de la commercialisation des produits en euros, la promotion de l’Euro-croissance…

Mais ces solutions n’ont rien de neuf et les assureurs vie s’y essayent depuis plus de 20 ans. Remplacer le contrat en euro par les unités de comptes ou des choses qui y ressemblent est dans la tête de tous les assureurs vie depuis un moment. Cela les a conduit à défendre des produits aussi peu vendables que l’Euro-diversifié ou l’Euro-croissance par un lobbying intense, dans l’espoir que seule une réglementation contraignante forcerait les clients à les acheter. Voilà de nombreuses années que le « contrat Euro Roi » dont on nous annonce régulièrement la fin nécessaire, résiste et n’en finit pas de ne pas mourrir.

J’explique pour ma part depuis longtemps que le produit en Euro n’est pas aisé à déboulonner. Il tire sa force d’avoir été conçu par un commerçant, Gérard Athias, qui était aussi un visionnaire et un homme d’assurance. Si ses qualités pour le client sont bien connues, il est un autre aspect qu’il conviendrait de ne pas négliger dans l’élaboration des solutions futures.

Avec le contrat en Euro à versement libre, G Athias a donné à l’assurance vie des lettres de noblesse qu’elle n’avait pas. L’assurance épargne du début de ma carrière est un métier marginal à la réputation sulfureuse, renforçant, à tort ou à raison, la réputation traditionnelle de l’assureur qui ne rembourse rien des sommes qu’on lui a confiées, pendant en assurance vie de l’assureur IARD qui ne paie pas les sinistres.

À un système tout fait de contraintes (engagement à long terme, escompte de commissions, donc faible valeur de rachat, assurance mixte) dont la conséquence pratique était de ne laisser rien ou presque au malheureux qui ne pouvait poursuivre son effort d’épargne jusqu’au terme, le produit Euro proposait des frais plus explicites, des participations bénéficiaires substantielles et une disponibilité permanente. De quoi faire passer l’assurance vie épargne du statut de produit mal considéré (ou ignoré) à celui de « placement favori des francais ».

Abandonner le produit Euros, c’est peut être faire de l’assurance vie à « haut risque d’image ». Tous ceux qui ont vendu des contrats en unités de compte savent qu’il ne s’agit pas d’un long fleuve tranquille et que les crises boursières sont loin d’être absorbées avec sérénité par les assurés. Le défaut de conseil peut rapidement être invoqué, à tort ou à raison, en cas de perte substantielle. En un mot, le « contrat Euro Roi » n’a pas seulement rendu riche et centrale une industrie autrefois marginale, il a aussi permis par sa structure même de renverser l’image de l’assurance vie dans l’opinion. Lorsqu’ils parlent de l’abandonner, les assureurs devraient ne pas l’oublier.

Prudential, Rothesay et les rentiers : Till death do us part

L’assurance de long terme n’est décidément pas un métier comme les autres.

Il a fallu qu’un juge le rappelle à des assureurs au début de l’été.

L’affaire se passe au Royaume Uni, devant le juge Snowden.

Elle oppose les assurés « rentes » de Prudential à Prudential et Rothesay.

Elle résulte de la volonté de Prudential de transférer les polices « rentes » de son portefeuille britannique à Rothesay, une compagnie créée pour acquérir ce type de portefeuilles, si nombreux en Grande Bretagne.

Le transfert a recueilli l’approbation des autorités et doit franchir l’étape finale prévue par les textes : la sanction d’une cour de justice.

La lecture du jugement est une lecture passionnante pour tous ceux que l’assurance et la réassurance intéresse. La décision du Juge Snowden est basée sur une analyse précise de la situation et les réponses qu’il donne constituent en elles-mêmes un vrai cours d’assurance.

Je m’arrêterai aujourd’hui à un seul aspect du jugement qui doit largement faire réfléchir tout assureur et qui semble avoir été oublié, particulièrement en Grande Bretagne : une promesse commerciale de long terme est-elle compatible avec un transfert de portefeuille?

C’est une des questions que les assurés ont portés devant la cour.

Ils déclarent qu’ils ont choisi pour garantir leur rente une compagnie séculaire, Prudential, créée en 1848, et que c’est pour cette raison qu’ils l’ont choisie. Pour eux, elle a prouvé au cours du temps sa capacité à tenir ses engagements. Ils déclarent que les publicités de l’assureur, même si elles ne sont pas contractuellement engageantes, emploient des termes qui suggèrent la continuité de la relation : « Our financial strength, heritage, prudence and focus on our customers’ long-term needs ensure that people continue to turn to our trusted brands to help them plan for today and tomorrow ». Ou : « Once your annuity starts, you are committed to receiving an income from Prudential for the rest of your life. You will not be able to exchange your annuity for a different annuity with us, or anyone else. »

En un mot on leur a vendu une relation longue et pérenne, voire indestructible.

Or Prudential, dans le cadre d’opérations complexes de ses restructuration de son portefeuille, a décidé que le sort de ses clients rentiers serait désormais entre les mains de Rothesay, une société créé récemment par Goldman, qui a déjà changé d’actionnaires, et ne disposant ni de l’ancienneté ni de la capitalisation et encore moins de la réputation de Prudential.

Si le juge ne méconnaît pas que la marge de solvabilité est comparable dans les deux cas (avec une analyse fine et précise de la solvabilité et de solvabilité 2, suite à ses échanges avec l’actuaire conseil), et que le transfert de portefeuille est une opération tout à fait légitime (même s’il la voit plutôt adaptée à une situation où l’assureur ne peut plus tenir ses engagements), il n’autorise pas l’opération.

Et sur deux bases: la première est que la flexibilité financière de Rothesay repose sur le bon vouloir des actionnaires à apporter les fonds éventuellement nécessaires, alors que celle de Prudential est liée à l’appartenance à un groupe fortement capitalisé. Pour lui la garantie financière de Prudential est plus forte que celle promise par Rothesay. La seconde raison repose sur l’attitude commerciale de Prudential qui a toujours insisté sur la relation de long terme avec son client. Pour le juge, ce dernier peut légitimement défendre qu’il avait contracté en tout bonne foi pour le très long terme, sans imaginer que sa police soit transféré à un tiers.

Le juge remarque enfin que, dès aujourd’hui, Rothesay réassure les polices de Prudential. En conséquence il suggère que la situation est idéale car elle laisse la responsabilité légale des polices chez Prudential tout en faisant bénéficier ce dernier des avantages économiques quasi équivalents à un transfert de portefeuille. On n’aurait pas rêvé plus belle illustration des avantages de la réassurance !

Le jugement peut être lu : http://www.bailii.org/cgi-bin/format.cgi?doc=/ew/cases/EWHC/Ch/2019/2245.html&query=(rothesay)+AND+(prudential)

A quoi sert de clôturer les comptes d’assurance chaque année ?

L’annualité des clôtures des comptes s’impose à l’assurance comme aux autres activités. Née avant tout d’un impératif fiscal, la nécessité de payer l’impôt chaque année, la clôture des comptes annuelle est le lieu de toutes les approximations en assurance en général et dans le domaine des grands risques en particulier.

On a déjà signalé dans ces colonnes comment la lenteur de transmission des informations de l’assuré sinistré au réassureur rendent difficile toute évaluation précise, en particulier lorsque l’événement se produit en fin d’année. J’ai aussi écrit que les voies que prennent les sinistres sont parfois impénétrables.

En un mot, la volonté de fermer les comptes en assurance chaque fin d’année procède d’un acharnement certes louable mais peut être gratuit. L’essemble des communiqués de réajustement des charges de sinistres des tempêtes de 2017 en 2018 est là pour le montrer. On comprend mieux pourquoi les auditeurs font signer à leurs clients des « disclaimers » longs comme le bras.

Les assureurs sont bien convaincus de cette caractéristique de l’assurance qui veut que les comptes doivent en fait rester ouverts un certain temps après la fin de l’année de souscription.

Dans le cas des Lloyds, où l’on fait ce métier depuis 300 ans, les comptes des syndicats restent ouverts 3 ans à la suite desquels la clôture s’accompagne d’un accord de Reinsurance to close (RITC) transférant les engagements marginaux. Hérité d’une époque où le naufrage d’un bateau n’était connu qu’à long terme, cette pratique s’est maintenue, non sans intérêt.

Mais l’annualité des comptes (voire la trimestrialité des comptes) n’a pas qu’un objet fiscal, dans le monde moderne elle permet aussi aux actionnaires de disposer de l’information nécessaire à arbitrer en permanence leurs investissements. En un mot pour satisfaire l’idée de continuité des marchés, les assureurs se livrent à des exercices de clôture tout « conventionnels » que les actionnaires acceptent dans le cadre d’un grand « commerce des promesses ».

Certains imaginent que l’IFRS y portera une quelconque solution… Qu’ils se détrompent, jamais l’alchimie n’a mieux résolu les problèmes que la magie noire (ou l’inverse), et l’IFRS toute pleine de « juste valeur » (sans qu’on sache trop à quelle justice ou justesse fait référence ce « juste ») ne fera qu’ajouter à la confusion…

Et si tout simplement le marché financier, avec ses impératifs de court terme, n’était pas adapté à l’activité d’assurance ? La question mérite d’être posée. La responsabilité limitée et de court terme de l’actionnaire, qui sera peut être loin lorsque la réalité des comptes apparaîtra, n’est peut être pas la plus conforme au monde de l’assurance. Est-ce aussi pourquoi le marché a souvent inventé des formes alternatives de financement, comme la mutualité, les syndicats des Lloyds, les PI clubs ou la simple possession familiale des sociétés ?

En un mot l’annualité des comptes sert les impératifs de deux acteurs de court terme, l’Etat et l’actionnaire infidèle, peut être pas ceux de l’activité d’assurance.

Les voies de transmission des sinistres du marché aux porteurs de risques sont parfois impénétrables.

On savait depuis l’été que Munich Re était impliqué dans la couverture du barrage Ituango en Colombie. Cette perte aurait pesée sur les résultats du deuxième trimestre du réassureur pour près de 300 million, semble-t-il.

Il s’agit en l’occurrence d’un sinistre survenu sur le projet Hidroituango en cours de finalisation, une coulée de boue qui, en obstruant un canal de régulation de l’écoulement des eaux, a induit des dommages à la structure du barrage ainsi qu’à l’usine hydroélectrique associée. Le total des pertes se monterait à près d’un milliard et deux cent million pour le marché.

Jusque là rien d’extraordinaire, il est dans la vocation des réassureurs de couvrir les projets d’infrastructures de cette taille, qu’un assureur pourrait difficilement assumer seul. Plus étonnantes ont été les voies suivies par le sinistre pour se retrouver dans les comptes de Munich Re, et qui ont été évoquées dans la revue Re-Insurance le 26 novembre 2018, voies aussi impénétrables que celles du Seigneur.

Ce risque avait été spécifiquement refusé par les équipe non vie de Munich Re lors de sa présentation au marché. Il avait à l’époque était souscrit par la filiale colombienne de l’assureur anglais RSA. Laquelle filiale à été reprise par Suramericana, filiale du Groupe Sura, filiale dans laquelle Munich Re possède 20%. Afin de faciliter cette acquisition, Munich Re a consenti une réassurance à Suramericana sur le portefeuille acquis, remplaçant les garanties consenties par le groupe RSA. Et voilà pourquoi Munich Re affronte aujourd’hui une addition évaluée à 300 million sur un risque qu’il avait originellement refusé.

Quelle conclusion en tirer ?

Qu’aujourd’hui comme hier les tuyaux par lesquels passent les sinistres pour aller du marché aux porteurs de risque sont loin d’être évidents et « en ligne droite ». Nous avons dans ces mêmes colonnes évoqué le défi que pose la vitesse de transmission des sinistres du marché au réassureur dans l’établissement des comptabilités annuelles. S’y ajoutent les voies contournées que peuvent suivre les sinistres comme en témoigne cet exemple. Les réassureurs aguerris le savent bien qui gardent toujours un peu de capacité pour faire face aux « cumuls inconnus », tant ils croient que le contrôle des engagements totaux, malgré des progrès, n’est pas une science exacte.

« Réassurance rhénane » ou « Réassurance « anglo-saxonne » ?

Michel Albert, dans son célèbre ouvrage « capitalisme contre capitalisme » a montré la différence entre la prise et l’arbitrage de risque. Dans le premier cas un organisme ou une communauté prend le risque à sa charge, dans le second le risque est transféré au marché par un intermédiaire. Ces deux modèles, nés pour lui au 18ème siècle, sont géographiquement positionnés : « l’anglo-saxon » arbitre le risque en le transférant alors que « le rhénan » le garde et le mutualise.

Cette distinction est peut être une clé intéressante pour l’analyse des stratégies actuelles des réassureurs.

Le réassureur, contrairement à une vue commune, n’est pas toujours le dernier maillon de la chaîne des risques. Le modèle général va de l’assuré à l’assureur et de l’assureur au réassureur, c’est vrai dans de nombreux cas et la chaîne s’arrête là.

Mais souvent on voit les réassureurs poursuivre la chaîne et chercher eux mêmes à « rétrocéder » leurs risques. Cette rétrocession peut prendre des formes diverses, allant chez d’autres réassureurs, chez des retrocessaires spécialisés ou vers les marchés financiers (ILS).

Face à la retrocession, les réassureurs semblent adopter des positions différentes. Pour les uns les cessions sont faibles et l’essentiel des risques retenus dans leur bilan. Cette politique leur donne une force spécifique en ce qu’ils bénéficient plus des redressements de marché. Elle les condamne aussi à prendre de plein fouet les catastrophes et donc à une volatilité importante des résultats.

D’autres, moins bien dotés en capital ou plus « arbitragistes » ont choisi de céder au marché une partie plus significative des risques. Cette politique permet un lissage des résultats à court et long terme mais évidemment les oblige à céder une plus grande part des profits.

Le tableau suivant tiré de Atlas mag (https://www.atlas-mag.net) peut être une illustration de l’impact sur Les resultats annuels des deux politiques.

On y voit comment la politique de Hannover Re (encore réaffirmée récemment et utilisant au mieux les capacités de rétrocession) conduit à une quasi stabilité des résultats alors que celle de SR, lloyds ou MR (aux fortes rétentions) induit une forte volatilité. La politique de rétrocession n’est pas l’unique élément en cause, mais on peut soupçonner qu’elle joue un rôle non négligeable.

Il n’y a sans doute pas de stratégies gagnantes ou perdantes dans ces choix. Souvent ils sont dictés par les niveaux de capitaux à disposition des réassureurs. Un Hannover Re ou un Scor ne peuvent pas faire jeu égal avec un Swiss Re ou Munich Re.

Par contre il ne faut pas être dupe des conditions qui assurent le succès des deux politiques. Pour les « arbitragistes » recourant fortement à la retrocession, c’est évidemment l’abondance monétaire, et son corollaire, l’abondance des capitaux à investir ainsi que leur faible rendement qui constitue le facteur clé de succès. C’est la situation qui a prévalu depuis 2003 et s’est amplifiée en 2008. Cette situation permet donc à ce groupe de bénéficier de capitaux de rétrocession abondant et de transférer ses risques dans de bonnes conditions.

Les deux stratégies peuvent aujourd’hui cohabiter sans problème et satisfaire les investisseurs. Elles restent très liées à un facteur exogène, la sur-émission monétaire. Si cette dernière venait à se tarir, peut on penser que les capitaux intrinsèques des groupes retrouveraient toute leur importance, et que Dieu serait à nouveau du côté des « capitalistes rhénans » et des grosses capitalisations ?

Gérer le temps en assurance, le défi des Insurance Linked Securities et des marchés financiers. 

La semaine dernière une affaire complexe de garanties entre le gestionnaire d’ILS, Securis, et le syndicat 4242 du Lloyds a agité la vénérable institution. Les montants en jeu sont faibles heureusement mais ils sonnent une alarme qu’il serait bon d’écouter.

Securis est un fournisseur de Insurance Linked Securities, outil financier couvrant les dommages consécutifs à une catastrophe. Son client, un syndicat des Lloyds (le syndicat 4242) bénéficiait d’une garantie collateralisée.

En avril dernier sur la base d’une appréciation de l’impact dIrma sur ses comptes, le syndicat a décidé de libérer la garantie à hauteur de $21 million.

En septembre cette première évaluation de l’impact dIrma s’est avérée trop faible de $13 million.Mais Securis prétend que la libération des garanties l’a délié ainsi que ses investisseurs de leur obligation de réassurance. Fidèle à ce flegme britannique associé aux plus grands désastres,Securis se contente d’expliquer qu’il pense qu’on trouvera une solution à ce problème.

Le cas d’espèce reste limité en impact (« seuls » $13 million manquent à l’appel) et heureusement. Mais il pose quelques questions sur l’implication des marchés financiers dans la couverture des catastrophes.

La première est la complexité des contrats qui les régissent, le manque de standardisation des clauses, l’absence d’experience ou de jurisprudence qui rendent incertains la mise en application, comme on le voit dans cet exemple. 

La seconde est la vitesse de la transmission des pertes de l’assuré à l’assureur puis au réassureur. Dans le monde réel cette transmission est lente, très lente. Les fondateurs du Lloyds ont voulu que les comptes d’une année ne soient clos que trois ans après, ce qui permettait d’avoir connaissance de la bonne arrivée au port des bateaux assurés. Au 17 et 18 ème siècle, savoir qu’un bateau de Malacca à Londres avait disparu n’était pas chose instantanée. La clôture avec 3 ans de retard évitait de délier les fournisseurs de capitaux (les names) avant de connaître l’étendue des sinistres.

On objectera que les vitesses de transmission de l’information se sont accélérées, c’est vrai, mais elles restent toujours tributaire des délais administratifs. Le temps qui va du sinistre à sa déclaration, à son enregistrement, à son évaluation, à son acceptation, à son provisionnement, à son paiement, à son enregistrement en comptabilité de réassurance, à sa transmission au réassureur, voire au retrocessionnaire reste long. Certains rêvent que le blockchain y mettra bon ordre, mais on y est pas. Dans le cas du syndicat 4242, avoir imaginé que 6 mois après la catastrophe la connaissance des sinistres était suffisante témoigne, dans le meilleur des cas,d’une méconnaissance des mécanismes d’administration de l’assurance.

La grande ligne de partage entre l’assurance et les marchés financiers sera toujours le rapport au temps. La patience est le propre de l’assureur en face d’un financier dont l’horizon est parfois limité à 3 mois, une période qui ne signifie rien pour l’assureur. Promettre qu’on pourra sortir de ses engagements d’assurance à court terme est une illusion qu’il serait dangereux d’entretenir. Préférons donc le modèle des fondateurs du Lloyds qui attendaient des nouvelles de leurs navires en buvant la boisson à la mode de l’époque, le café, chez M. Lloyds.

Est il intéressant de combiner assurances et réassurance dans le même groupe ?

L’offre de rachat de SCOR par Covea a fait du bruit ces dernières semaines dans le Landernau des (re)assureurs.

Je veux essayer d’apporter mes modestes lumières non pas au détail de la transaction, que je ne connais pas, mais aux grandes idées agitées à ce propos.

La première question est celle de la possession d’un réassureur par un assureur, de son intérêt et ses limites pour l’assureur. On dira d’abord que le schéma n’est pas neuf, qu’il existe depuis que la réassurance est la réassurance et les exemples foisonnent. La possession d’un réassureur par un assureur offre de nombreux avantages « organiques » à ce dernier : accès à des marchés étrangers sans licence « directe », centralisation dans un véhicule interne de la politique de réassurance, réassurance intra groupe. Ces techniques et ces structures ont rythmé la vie des grands assureurs et il a eu, ou il y a, un Axa Re, Generali Re, Allianz Re, UAP Re, AGF Re, Le Mans Re, Reinsurance General American, Lincoln Re aux périmètres d’action plus ou moins étendus. Sans même posséder de réassureurs, CNP et AXA continue à être des membres actifs du monde de la réassurance des mutuelles et des IP françaises. La mode des années 2000 a été à la disparition ou la vente de ces véhicules, poussée par des années difficiles et, faut il le dire, par le recul de la culture d’assurance dans certains états majors. Il semble que l’insurtech, le development des agents souscripteurs, en bousculant les limites assurances réassurance remettent cette combinaison au goût du jour.

La deuxième question est celle de l’intérêt pour le réassureur. Les performances des années récentes ont fait oublier que la réassurance est plus volatile que l’assurance. Sa performance souvent supérieure à celle de l’assureur se construit à plus long terme et avec plus de volatilité. J’ai souvent expliqué dans ces colonnes que l’abondance monétaire issue de la politique des banques centrales a permis aux réassureurs de disposer, surtout par la rétrocession, de capitaux peu coûteux et abondants. Le quantitative easing est mère de tous les vices économiques. Au rang de ceux-ci on compte un modèle économique fondé pour certains réassureurs sur une cession de leurs engagements à bas prix à des acteurs, les retrocessionaires (en quelque sorte les réassureurs des réassureurs) ou à des véhicules de titrisation d’assurance (ILS). Certains prétendent même que ce modèle ressemble plus à celui du courtage qu’à celui de la réassurance. Le jour où ce modèle finira (je pense qu’il finira avec la fin du QE), la volatilité de la réassurance sera plus forte, c’est à ce moment qu’apparaitra l’intérêt de combiner risque de fréquence (assurance) et risque de sévérité (réassurance) au niveau de groupes. Par ailleurs, et comme évoqué au paragraphe précédent, l’insurtech, les nouvelles technologies, la croissance des agents souscripteurs poussent les réassureurs à chercher des licences directes pour opérer, à devenir plus assureurs, ce dont j’ai déjà parlé ici même (voir : ce qui pousse les réassureurs à devenir assureurs. https://assureurope.net/2017/05/21/quest-ce-qui-pousse-les-reassureurs-a-devenir-assureurs/)

La troisième question a trait aux effets négatifs de l’actionnariat assurance pour un réassureur, le risque que les clients ne « veuillent pas ouvrir les livres à leurs concurrents… ». La présence de Ergo au sein du groupe Munich Re ou de Talanx chez Hannover, sans parler des participations croisées Allianz/Munich Re du passé ne semblent pas avoir été un frein à la croissance de ceux-ci y compris en Allemagne. Les deux fondateurs de Munich Re, Carl Thieme et Wilhelm Finck qui, de 1880 à 1890, défendaient l’idée de l’indépendance vis à vis de tout assureur, changent d’avis en 1890 et créent Allianz, sans dommage pour la réassurance. Swiss Re ne croissait pas moins à l’époque où elle possédait Elvia et Warren Buffet combine dans Berkshire Hathaway, Berkshire Hathaway specialty, National Indemnity pour le risque industriel Gen Re pour la réassurance et Geico pour l’assurance des particuliers. Par son acquisition de XL, Axa se retrouve à nouveau dans le monde de la réassurance par XL Re interposé.

On notera enfin qu’il y a des assureurs à la table du Conseil de nombreux réassureurs mêmes « indépendants » sans que cela pose problème et quant à croire que c’est dans les Conseils qu’on échange sur le détail des affaires, comment dire… En un mot le modèle « groupe assurances réassurance » ne semble pas inquiéter les clients.

La quatrième question évoquée à été celle de la possession d’une société privée par un mutualiste. Un article récent (ne laissons pas une mutuelle s’emparer de la Scor https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/0302250844447-ne-laissons-pas-une-mutuelle-semparer-de-la-scor-2205645.php) a suggéré une impossibilité fondamentale. Il me fait penser au « Saltatorem appelat Lucium Murenam Cato » du pro Murena, où Ciceron s’en prend à Caton qui traite Munera de danseur, avec toutes les connotations négatives qui s’y attachent et qui le rendraient inapte aux magistratures… Ici c’est la mutualité qui, parce qu’elle n’est pas cotée, serait économiquement irresponsable… Je pense pour ma part que les mutualistes ne sont pas du tout hors de toute logique économique et illégitimes à posséder une société cotée comme le suggère l’article. Qu’il suffise de verser au débat du « mutualiste actionnaire de réassureur » que les mutualistes français ont sauvé par deux fois la Scor en 1982 et en 2002/2003. Sans eux, on peut même imaginer que rien n’eût pu rétablir l’entreprise.

En un mot, la cohabitation dans un même groupe d’un réassureur et d’un assureur n’est pas sans logique économique et le modèle est en fait assez courant. Un groupe composite peut ainsi associer sur-rendements associés à la volatilité avec plus forte stabilité liée à l’assurance, risques de fréquence avec risques de sévérité, extension internationale avec enracinement fort dans certains pays. Ce n’est pas l’unique modèle possible, mais il ne mérite sans doute pas toutes les critiques dont on l’a accablé récemment…

Et si le contrat d’assurance vie en Euros était le vrai produit de retraite français ?

Le débat sur les retraites privées et personnelles a été tellement long en France que les français, peuple plus actif que ne le soupçonnent leurs dirigeants, ont entrepris depuis des années de résoudre seuls le problème grâce au contrat d’assurance vie en euros.

Pendant que les hommes politiques se perdaient dans les débats souvent stériles sur la retraite obligatoire et sur les troisièmes piliers, les français sans bruit faisaient de l’assurance vie l’outil principal d’accumulation pour leurs vieux jours. Qu’on ne s’y trompe pas, la duration moyenne des contrats, leurs montants cumulés en font un équivalent aux fonds de pension et autres régimes des pays qu’on nous montre parfois en exemple : les 1600 milliards des provisions d’assurance vie en France ne font pas pâle figure en face des sommes accumulées sur les fonds de pension étrangers.

Les français ont donc un véhicule pour mettre de l’argent de côté à long terme. Ce véhicule leur plait et ils ont continué à lui être fidèle malgré la baisse de rendement. En février 2018 le contrat en euros représente encore plus de 2/3 des primes d’assurance vie collectées en France.

Mais si cet engouement ne fait pas de doute dans la population, le produit a acquis chez certains dirigeants d’assurance et hommes politiques une étrange réputation : contre toutes les apparences, ils ont décidé que ce n’était pas le véhicule adéquat pour constituer une épargne à long terme…

Cette croyance auto entretenue est la source de ces innombrables initiatives qui n’ont débouché sur rien ou sur si peu. Plutôt que de prendre acte de ce succès et de réfléchir à l’amplifier sur la même base, voilà gouvernements, fédérations, compagnies embarqués dans la recherche effrénée de solutions nouvelles, du produit parfait… En assurances comme ailleurs on a l’impression que les gouvernants négligent trop les signaux que leur adressent les citoyens.

J’ai souvent décrit dans ces colonnes ces mouvements inutiles qui relèvent de la contraposée du célèbre diction anglais « if it ain’t broke, don’t fix it ». L’arrivée du President Macron et de son gouvernement n’y a rien changé. Et la commedia non è finita : relifting de l’euro croissance, création de l’Euro bonifié, promesse des compagnies qu’on vendra le nouveau produit… tirades officielles cent fois entendues…

Quelle est alors la solution à proposer ?

J’en hasarderai une, fondée sur le constant précédent : cessons de vilipender le contrat euros, cessons de dire qu’il ne remplit pas ses fonctions, cessons de dire qu’il est dangereux en cas de remonté des taux. Garantissons plutôt son statut de placement à long terme. Faisons le en augmentant sa « viscosité fiscale » en particulier dans les premières années. À l’inverse de ce qu’a fait le gouvernement et dont se sont plaints à bon droit les assureurs, rétablissons une fiscalité pénalisante pour les sorties à court terme.

Tout le monde y gagnera : l’Etat qui augmentera de manière légitime (pour une fois) la fiscalité, les compagnies et leurs réseaux qui pourront continuer à vendre un produit qu’elles maîtrisent bien, l’économie bénéficiera d’un horizon plus long de placement, les clients auxquels on montrera encore mieux l’intérêt de l’engagement long terme tout en gardant la possibilité de sortir à court terme.

La course à la taille tue l’affinité nécessaire à l’assurance et sa rentabilité

La concentration importante qu’a connue (ou subie) l’industrie de l’assurance au cours des dernières années n’a-t-elle pas poussé la mutualité à ses limites et les assureurs dans la recherche illusoire d’une taille sans cesse accrue n’ont-ils pas perdu une base essentielle de leur métier : la mutualisation des risques ?

La mutualisation ne se décrète pas et doit être acceptée par la communauté des assurés.
Cette acceptation a souvent été garantie au cours des temps par l’affinité qui présidait aux relations entre membres des groupes d’assurés. Lorsque les armateurs se réunissaient au café de M. Lloyds dans les années 1650 et suivantes pour assurer leurs bateaux c’est la convergence des besoins (couvrir la perte d’un navire) mais aussi (et surtout) la connaissance des autres armateurs qui ont permis l’éclosion d’un marché d’assurance dynamique et actif. La communauté du métier, la connaissance de l’éthique des autres marchands permettaient d’engager des sommes gigantesques sur des risques loin d’être théoriques. Aujourd’hui encore le Lloyds reste un lieu d’échange entre gens qui se connaissent du souscripteur du syndicat (underwriter) au Lloyds broker qui lui présente les affaires.

Cette affinité a aussi présidé à la naissance de nombreuses formes d’assurance dans l’histoire : couvertures par les jurandes d’ancien régime, sociétés de secours mutuels, mutuelles ont été créés au sein de groupes homogènes. Cette homogénéité due à la communauté des objectifs et de l’éthique a permis l’assurance. On ne se lasse pas de relire les mots de Bastiat dont le génie a embrassé en quelques mots l’assurance, son origine et même son futur.
« J’ai connu des sociétés de secours mutuel dans les Landes… »
Bastiat avait posé avec une grande prescience les limites de la mutualité et de l’assurance. En libéral il avait senti combien la mutualité était une solidarité qui ne pouvait être étendue à l’infinie.
Cette règle les assureurs l’ont suivi avec attention jusque dans les années récentes : les mutuelles abondent dans le monde, créées autour d’un métier, d’un savoir, ou simplement autour d’une proximité géographique.
Dans le monde de l’assurance des « non-mutuelles » c’est souvent l’agent local inséré dans sa commune qui a joué ce rôle de « faiseur de mutualité ».

Mais cette sagesse fondée sur la connaissance intime des ressorts humains a été emportée dans la course à la taille des assureurs. On en est d’autant plus surpris que les avantages liés à la taille sont loin d’être démontrés dans cette industrie. De plus elle dispose des mécanismes de la réassurance pour assurer des avantages quasi identiques à la taille sans les inconvénients.

Il y a donc fort à parier qu’on a sacrifié des principes élémentaires de l’assurance à l’appétit de pouvoir de certains, ou à la volonté de législateurs et régulateurs incapables de voir le monde autrement que comme un assemblage de grands.
En grossissant, en fusionnant les assureurs ont abandonné progressivement l’idée de communauté de sort d’une profession, d’un groupe, en un mot de mutualité librement consentie et concrète pour y substituer une mutualité forcée, abstraite et désincarnée.

La taille ne fait pas bon ménage avec l’affinité, et les performances moyennes de l’assurance ces dernières années en sont peut être la preuve.

L’avenir des prix en réassurance réside dans l’impact d’Irma sur les formes de réassurance non traditionnelles.

Cette année a Monté Carlo on parlait de Irma et Harvey et de leur impact possible sur la réassurance. Les pronostics étaient tout empreints de cette forme d’optimisme pessimiste si particulier à la réassurance au lendemain des catastrophes naturelles. 
Car dans la catastrophe le réassureur mêle (sans oublier bien sûr les souffrances humaines qu’elles entraînent dans leur sillage), le risque de disparition des acteurs (et peut être même de sa propre entreprise trop exposée) et l’espérance d’augmentation des prix que justifie les ouragans.

Dans le passé la probabilité d’augmentation était forte. C’était la base des fameux cycles où le marché « dur » devait succéder au marché « mou », où les pertes passées seraient compensées à l’avenir. 
Mais cette succession de cycles semble avoir disparu ou s’être atténuée depuis quelques années. Car le marché n’est plus homogène… et la catastrophe a désormais des conséquences difficiles à évaluer, l’augmentation des prix post catastrophes n’est plus garantie. Aux quelques badauds avec lesquels nous discourions des conséquences des deux ouragans, je me contentais de répondre avec prudence et componction : « l’ILS vous dis je, l’ILS…. »
Car loin d’être fait d’un seul type d’opérateur le marché de la réassurance combine désormais des réassureurs dit traditionnels et des acteurs « non traditionnels » (1). Ces derniers s’appellent catbonds (pour obligations catastrophes) ou ILS (pour insurance linked security). Si les variations de ces solutions sont infinies on peut les décrire en disant que ce sont des véhicules de placements dont le rendement est lié à un événement assuré (2). 

Et les modes de fonctionnement, les capacités, les investisseurs sont très différents entre les deux types d’opérateurs. Si les deux ont vocation à fournir les capitaux qui garantiront les catastrophes (et si parfois ils opèrent de conserve), leur « modèle d’affaire » divergent.

Alors que le véhicule « non traditionnel » est centré sur un nombre limité d’événements et est peu diversifié, le traditionnel joue plutôt la diversification. Si le « non traditionnel » est souvent collatéralisé, le traditionnel ne l’est pas toujours. Si le « non traditionnel » est paramétrique, le traditionnel l’est moins. Si les investisseurs dans la réassurance s’inscrivent souvent dans le cadre d’une gestion de pères de famille, les acheteurs de « non traditionnels » le font souvent à fin spéculative ou de diversification des risques (3). Ces visions sont certes un peu simplifiées mais les principes sont là (4). 

Même s’ils ont cru rapidement les « non traditionnels » ne représentent qu’une petite partie du capital mis à disposition de la réassurance (15% environ). Cependant par leur logique spécifique ils introduisent un élément particulièrement déstabilisant dans le système des cycles. Denis Kessler en avait eu l’intuition quand il parlait de cycle fragmenté il y a plus de 10 ans (5). 

Aujourd’hui après Harvey et Irma les yeux doivent se tourner vers les « non traditionnels » pour comprendre l’avenir des prix de la réassurance. S’ils étaient lourdement impactés par ces deux événements on pourrait imaginer une séquence vertueuse pour les traditionnels qui éloignerait les investisseurs du « non traditionnel », diminuerait la capacité et permettrait l’augmentation des prix.

Au fil des jours à MC le scénario précédent perdait de la force à la même allure d’ailleurs que Irma. Le cyclone financier qui devait s’abattre sur les ILS redevenait gentiment une tempête tropicale… et les espoirs d’augmentation des prix moins forts.

Le suspense est aujourd’hui entier: la diffusion des pertes dans le système de réassurance (et d’assurance) est un processus complexe qui prend des années, mais les augures parient aujourd’hui sur un faible impact en matière de « non traditionnel ».

Si c’est le cas nous serons réduit à la continuation de la stabilité des prix, à observer ces acteurs « non traditionnels » devenus arbitres du marché et à dire comme les médecins de Molière : « l’ILS vous dis je, l’ILS… »

(1)le marché est évidemment plus complexe mais nous nous limiterons à ces catégories dans cet article. 

(2)on peut aussi dire que ce sont des formes de titrisation des événements d’assurance.
(3) on notera la présence des fonds de pension dans les placements « non traditionnels »
(4)et même si on a dit que les deux univers ne sont pas « étanches » et collaborent souvent. 
(5)La fin du cycle traditionnel en assurance et réassurance de dommages ? D Kessler revue d’économie financière 2005